LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DE L'ENERGIE
La demande d'énergie augmentera fortement jusqu'en 2050, essentiellement dans les pays en développement Des scénarios qui prévoient tous une forte croissance de la demande, à des degrés divers De très nombreux scénarios énergétiques sont élaborés chaque année par des organismes spécialisés dans le domaine de l'énergie comme l'Agence internationale de l'énergie (AIE) ou le conseil mondial de l'énergie (GME), des entreprises (Shell), des laboratoires (CNRS) ou par des personnalités individuelles. Ces scénarios peuvent être prévisionnels, en supposant la continuité des tendances actuelles, ou prospectifs, en prenant en compte des contraintes ou des politiques énergétiques particulières. . • L'AIE a réalisé un scénario tendanciel de l'évolution des consommations d'énergie et d'émission de C02 dans le monde à l'horizon 2030. A l'horizon de 2030 les émissions de C02 dépasseraient déjà les 10 Gt de carbone par an contre 6,5 aujourd'hui, rendant impossible d'envisager une stabilisation des émissions à des niveaux acceptables, l'excès d'émission s'établissant en effet à plus de 6 GtC contre 3 actuellement. Plusieurs autres scénarios ont été élaborés à un horizon de très long terme (2050 et au delà). Les plus pessimistes esquissent un niveau de demande d'énergie qui atteindrait environ 25 Gtep par an en 2050 (Shell, CME...) supposant une croissance économique de 3 % par an et une décroissance tendancielle de l'intensité énergétique. Dans de tels scénarios, la part des énergies fossiles représenterait au moins 15 Gtep avec des niveaux d'émission incompatibles avec une perspective de stabilisation des concentrations, les énergies renouvelables représentant de 5 à 8 Glep et le nucléaire de 1 à 3 Gtep selon les scénarios. Ces différentes prospectives s'accompagnent de scénarios alternatifs plus soutenables, dans lesquels le niveau de la demande mondiale d'énergie serait contenue dans une fourchette de 15 à 20 Gtep voire inférieure (scénarios C2 du GME, de Shell, de P.R. Bauquis...). Un objectif de stabilisation des concentrations en C02 à un niveau de l'ordre de 450 ppm conduirait à limiter le niveau global des émissions à une valeur de l'ordre de 6 Gt de carbone vers 2050, ce qui correspond àun recours aux combustibles fossiles ne dépassant pas 7 Gtep - sauf solution crédible et fiable de stockage du C02 dans des conditions de coût et de sécurité acceptables. Répartition géographique de la demande d'énergie Les besoins énergétiques dans les pays de l'OCDE sont annoncés en faible croissance dans les scénarios tendanciels, certains scénarios de « sobriété » énergétique proposant même une baisse des besoins. À l'inverse, les besoins énergétiques sont susceptibles de croître très fortement dans les pays en développement; de près de 3,5 Glep en 2000 (dont 0,9 Gtep de biomasse traditionnelle), la consommation énergétique étant susceptible de doubler en 2020 et quadrupler en 2050 pour ces pays.
(Extrait du rapport du groupe de travail présidé par M. Thierry CHAMBOLLE)
Le grand marché des solutions alternatives
LES CHERCHEURS TRAVAILLENT À RÉDUIRE LES COÛTS DES FUTURES ÉNERGIES
Biomasse, énergie solaire, piles à combustible, hydrogène et nucléaire : ce sont les thèmes sur lesquels les laboratoires de recherche travaillent |pour franchir les « seuils technologiques » et abaisser les « coûts économiques », les deux principaux obstacles au développement de ces alter natives aux énergies fossiles.
L'obtention d'énergie par le traitement des végétaux (biomasse) a l'avantage d'être apparemment illimitée et « naturelle ». En fait, son usage massif dans les pays en voie de développement (PVD), où elle reste la première source d'énergie, entraîne la déforestation : tout comme le pétrole pour l'Occident, les ressources forestières devraient ; manquer, par exemple en Afrique subsaharienne à partir de 2025. Elle est aussi responsable de maladies | respiratoires causant, estiment les Nations unies, 2 millions de décès prématurés par an, surtout parmi les enfants. L'un des principaux défis demeure donc l'amélioration des modes d'utilisation de la biomasse, ce qui implique des investissements et des transferts de technologie coûteux. Le rendement énergétique à l'hectare demeure extrêmement faible. II peut être amélioré par la modification génétique de certaines plantes... ce qui pose d'autres problèmes environnementaux. Le solaire et l'éolien - les deux fleurons de l'énergie renouvelable ont l'Inconvénient de produire de l'énergie à des coûts plus élevés que les carburants fossiles. Mais ce différentiel - pour l'instant comblé par une fiscalité- favorable ou de prix garantis va diminuant, grâce à des améliorations techniques constantes. Le marché de l'éolien est considéré comme compétitif; la limite provient plutôt de la saturation des sites vantés les plus performants. La solution de l'off-shore place un peu plus haut la barre de la rentabilité, et peut se trouver assez vite limitée par le manque de sites idoines.
Le coût du photovoltaique ne sera abaissé que si des percées technologiques améliorent la performance des capteurs : aujourd'hui, une cellule produit en deux à cinq ans l'énergie qui a été consommée pour la fabriquer. La rentabilité du solaire serait surtout à rechercher du côté de la production de chaleur, mais il s'agit alors de solutions locales concernant l'habitat et les bureaux (ce qui est déjà beaucoup).
Surtout, la compétitivité des énergies renouvelables est entravée par - l'intermittence de la production, dans le contexte d'un marché totalement libéralisé où les prix sont fixés en temps réel en fonction de la disponibilité de l'énergie face aux pics de demande. Et le marché ne tolère guère qu'une saute de vent ou des nuages empêchent d'honorer instantanément la demande... Ce problème pousse les « renouvelables » dans le camp des solutions locales « hors marché ». Celles-ci représentent une part importante de la consommation mondiale, qui suffit
à justifier leur déploiement dans tous les cas économiquement et géographiquement viables. Mais la question est de savoir si des pays en voie d'industrialisation comme la Chine ou l'Inde se tourneront vers les marchés et réseaux mondiaux, ou se satisferont du développement de ces solutions auto-centrées. A moins que les règles ne soient modifiées à l'échelle mondiale par les échanges de permis par exemple pour donner aux énergies renouvelables tous leurs atouts dans le cadre d'une logique de marché, la réponse risque d'être négative.
L'intermittence peut aussi trouver des solutions plus techniques, comme le couplage avec des centrales traditionnelles assurant la continuité de la production, ou encore le stockage de l'énergie produite.
VECTEUR DE STOCKAGE .
C'est ici que l'hydrogène peut jouer son rôle. N'existant pas à l'état naturel, l'hydrogène ne se substitue pas aux sources d'énergie primaire : il doit être produit à partir de ces dernières et constitue en cela non pas une source d'énergie, mais un vecteur de stockage et de transport dé l'énergie, comme l'électricité. Mais dans la mesure où, mis en présence de l'oxygène de l'air dans une pile à combustible, ne produit que de l'électricité et de l'eau, l'hydrogène peut se substituer à l'essence, au fuel ou au charbon.
Cette technologie est cependant encore vingt fois plus chère qu'un moteur de voiture standard. Les premières applications commerciales sont attendues pour 2010-2015 grâce à l'abaissement du coût des matériaux et procédés employés. Mais l'utilisation de l'hydrogène exige de régler aussi les problèmes de stockage et de transport de ce gaz, volumineux. Léger et inflammable.
Enfin, dernier candidat à la substitution aux carburants fossiles, le nucléaire, présente l'un des meilleurs rendements énergétiques, et peut être encore renforcé parla systématisation de la cogénération. Mais il en va autrement si l'on tient compte de l'ensemble du cycle de vie d'une centrale : coût de la maintenance et de la sécurité, du démantèlement en fin de vie, du traitement et du stockage des déchets, et enfin... d'un accident ou attentat éventuel.- C'est pourquoi les chercheurs essaient de mettre au point les réacteurs dits « de quatrième génération», laissant le minimum de déchets et employant des combustibles moins dangereux... mais ils ne pourront être déployés avant 2040. Quant à la fusion nucléaire - c'est-à-dire la reproduction de l'activité solaire dans des réacteurs, sa réalisation n'interviendrait hypothétiquement qu'à la fin de ce siècle. Au-delà de l'horizon de tout scénario énergétique prévisible.
A.R.
Le Monde Economie
(17 février 2004)
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Du solaire au nucléaire
Les scénarios de l’après pétrole
Le texte du projet de loi d'orientation sur les énergies, achevé début février par les services de Nicole Fontaine, ministre déléguée à l’in- . dustrie, circule actuellement parmi ses collègues, et devrait être présenté dans les semaines qui viennent au conseil des ministres. L'objet de la loi est de tenir les engagements du protocole de Kyoto sur. La lutte contre le changement climatique. puis d'atteindre l'objectif d'une réduction de 75 % des émis- sions de gaz à effet de serre d'ici à 2050, fixé par Jean-Pierre Raffarin il y a un an. Surtout il s'agit, pour la France comme pour tous les Etats développés, de garantir leur approvisionnement à long terme alors que l'accès au pétrole et au gaz devient de plus en plus incertain : leur concentration dans des zones politiquement instables puis, à partir du milieu du siècle, leur raréfaction, engendreront des hausses de prix inégalées...
A cet effet, le projet de loi propose principalement de maîtriser la consommation d'énergie et de développer les énergies renouvelables. Pour la première fois en France, la loi fixerait explicitement un plafond à l’augmentation de la consommation d'énergie : celle-ci devrait être inférieure de 2 points à la croissance du produit intérieur brut en moyenne annuelle entre 2010 et 2015. Pour ce faire, la loi accentue les dispositifs fiscaux existants et entend créer un marché de «certificats d'économie d'énergie » échangeables, délivrés par l'Etat à tout acteur diminuant sa consommation. La loi imposera également au secteur de l'habitat des règles plus strictes en matière de performance énergétique : l'objectif fixé est de diviser par quatre
la consommation dans ce domaine d'ici à 2050. La dernière version du texte renforce également les obligations en matière de transport, que nombre d'experts avaient jugé peu pris en compte dans le projet initial. Pour promouvoir les énergies renouvelables, le texte imposerait aux bâtiments neufs et au patrimoine bâti du secteur public d'assurer 10 % de leur consommation d'énergie à partir de sources renouvelables. L'objectif de 21 % d'électrici- té renouvelable produite d'ici à 2010, fixé par une directive européenne de 2001, est transposé dans la loi. La part des biocarburants utilisée dans les transports sera également fixée par décret.
Maîtrise de la consommation, promotion des énergies propres, ce menu pourrait allécher une opinion sensible aux arguments écologistes, surtout à l'approche des élections régionales. Pourtant, au cabinet de Nicole Fontaine, on pré- fère jouer la prudence quant à la possibilité de porter le dossier sur la place publique avant le 21 mars.
Car la loi contient aussi un plaidoyer pour l'énergie nucléaire, présenté comme le champion de la lutte contre le réchauffement climatique et de l'indépendance énergétique, omettant d'évoquer les risques d'accident ou de terrorisme pourtant tout aussi envisageables que les « guerres du pétrole » à venir. Nicole Fontaine a affirmé à plusieurs reprises la nécessité d'un réacteur de troisième génération, l'European Pressurized WaterReactor (EPR), construit par Areva. Le raisonnement est le suivant : les centrales actuelles arrivent en fin de vie à partir de 2020, les réacteurs de quatrième génération ne peuvent être mis en service qu'à partir de 2040 ; la continuité de la production implique donc la nécessité d'une étape intermédiaire. CQFD.
Cette vision est caractéristique de ce que l'Académie des technologies appelle, dans un rapport sur les questions énergétiques, « l'ap- proche besoins/ressources» : suivant cette conception, les choix énergétiques doivent être guidés par l'adoption, d'une technologie présentant en toutes circonstances, en tous lieux et le plus long temps possible, le meilleur compromis possible entre coût, • risque pour l'environnement et sécurité d'approvisionnement. Comme un tel compromis est inévitablement bancal, les partisans d'une technologie alternative seront toujours en mesure de vanter les mérites, bien sûr incomparablement plus intéressants, d'un autre compromis.
L'Académie des technologies suggère une autre approche, basée sur ce que les énergéticiens appel- lent l'« ordre de mérite» (ment order) : entre toutes les technologies disponibles, il s'en trouve toujours une qui, en un lieu et en un temps donné, coûte moins qu'une autre - étant entendu que les exter- nalités (effets sur l'environne- ment, la société, la santé) sont incluses dans ce coût, y compris par le biais de mécanismes de marché tels que les permis d'émission. Mais suivre cette approche exige de développer simultanément l'ensemble des technologies énergétiques disponibles - en .essayant de renforcer sans cesse, par la recherche, leurs performances respectives dans l'« ordre de mérite ». Elle invite surtout à envisager le système énergétique non plus comme
une industrie lourde et oligopolistique, mais comme un ensemble complexe de petites unités décentralisées, adaptées chacune aux spécificités de son implantation et de son modèle économique, et néanmoins interconnectées de façon à participer tour à tour et selon leur rang dans l'« ordre de mérite », au réseau de distribution. Une telle utopie énergétique suppose (au moins) deux conditions : l'existence de systèmes d'information capables de gérer en temps réel et de façon optimale l'hétérogénéité des sources d'énergie ; l'existence d'un consensus international - ou au moins régional - sur les règles de fonctionnement d'un marché d'échange des coûts. C'est d'ailleurs l'une des critiques émises par l'Académie des technologies à l'égard du texte gouvernemental : l'impact du marché des permis d'émissions de
« CO2 » prévu par une directive européenne pour le 1" janvier 2005, n'est pas envisagé. A l'heure où l'Union s'élargit et où les marché se globalisent, une politique énergétique basée sur la promotion de solutions technologiques uniques ou de champions industriels nationaux ne suffit plus.
Antoine Reverchon
Le Monde Economie
(17 février 2004)
La concentration des hydrocarbures dans des zones politiquement instables puis, à partir du milieu du siècle, leur raréfaction, engendreront des hausses de prix inégalées...
Pétrole et gaz ne suffiront plus à satisfaire la demande d’énergie
AVANT DE SE RARÉFIER, LES DEUX CARBURANTS FOSSILES VONT DEVENIR PLUS CHER
Dans vingt ans, la crise du pétrole de 1973 pourrait bien apparaître comme un épisode bénin. A structure de consommation inchangée, la demande mondiale d'énergie va doubler dans les vingt ans en raison de l'explosion des besoins des pays de l'est et des nations émergentes.
Par ailleurs, l'épuisement des gisements de la mer du Nord, du Canada et du Mexique va rendre les économies occidentales encore plus dépendantes du pétrole venant de zones instables : Moyen-Orient, Caucase, Asie centrale, golfe de Guinée. Ces deux facteurs conjugués pourraient engendrer deux nouveaux chocs pétroliers dans les prochaines années, l'un à 50 dollars le baril d'ici cinq ans et l'autre à 100 dollars d'ici quinze ans.
Aujourd'hui, le milliard d'habitants des pays riches consomme 4,5 tonnes d'équivalent pétrole (tep) par personne et par an, et les 5 milliards d'habitants des pays pauvres chacun 0,75 tep. Or l'accès a l'énergie est l'une des conditions indispensables au développement.
La prolongation des tendances actuelles indique qu'en 2050 chaque habitant des pays en voie de développement (PVD) consommera 2 à 3 tep, ce qui, multiplié par la population de ces pays qui aura alors atteint 9 milliards, fera grimper la consommation mondiale annuelle de 25 à 30 milliards de tep, contre ; moins de 9 aujourd'hui !
Il s'agit bien sûr de scénarios, toutes choses égales par ailleurs, à un horizon où l'évolution démographique réelle et surtout la consommation énergétique demeurent inconnues. Mais, d'ores et déjà, la découverte de nouvelles réserves de carburants fossiles ne suit plus le rythme de la croissance de la consommation ; la mise en exploitation de gisements moins rentables comme les « pétroles lourds » du Venezuela ou du Canada, ou les gisements off shore du golfe de Guinée contribueront à la hausse des prix plutôt qu'elles ne l'empêcheront La politique de substitution du gaz au pétrole, dans laquelle la plupart des pays européens se sont lancés, ne résout guère les problèmes de dépendance. Selon les prévisions de l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la poursuite de la tendance actuelle devrait effectivement amener un doublement de la consommation de gaz d'ici à 2030... mais la moitié des gisements sont concentrés en Russie et en Iran. Les gisements alternatifs, sous la calotte glaciaire de l'Arctique par exemple, impliquent des coûts d'exploitation et de transport très importants.
De plus, pétrole et gaz représentent par nature des sources énergétiques menacées : les gisements s'épuisent, tout simplement. Mais les effets économiques croisés de la répartition géopolitique de la production et de la hausse de la consommation n'attendront pas la dernière goutte de pétrole pour se manifester : le peak oil, c'est-à-dire le moment où la demande deviendra supérieure à l'offre disponible, interviendra bien avant l'épuisement des réserves en 2040, pour le pétrole, et 2060 pour le gaz d'après l'AIE. Bref, le règne de l'énergie à bon marché a vécu.
LE PRIX DU RISQUE
Par ailleurs, le cumul dans l'atmosphère des gaz à effet de serre (GES) rejetés par la consommation, depuis le début de l'ère industrielle, de carburants fossiles (charbon puis pétrole) va produire des effets climatiques de plus en plus dévastateurs, y compris en ternies économiques puisque entreprises, Etats et particuliers devront davantage supporter le prix du risque et de sa couverture. Pour inverser la tendance, il faudrait, compte tenu de la croissance de la consommation, diviser par cinq (et non pas seulement stabiliser, selon le protocole de Kyoto) les émissions de GES d'ici à 2050.
Ces deux contraintes amènent les pays occidentaux à réviser leur politique énergétique, en cherchant à rompre, ou en tout cas à diminuer, leur dépendance vis-à-vis des énergies fossiles. Le «projet de loi d'orientation sur les énergies » est la traduction française de ces préoccupations, déjà bien présentes à l'échelle de l'Union européenne, dans la plupart des Etats membres comme aux Etats-Unis, mais aussi dans les grandes entreprises du secteur énergétique: BP, ex-British Petroleum, s'est rebaptisé significativement Beyond Petroleum (au-delà du pétrole) et investit dans l'énergie solaire ; Total se diversifie dans l'éolien ; EDF vend son savoir-faire de mise en réseau de sources d'énergie variées dans les PVD.
Les politiques publiques mêlent aujourd'hui trois approches. La première, dominante aux Etats-Unis, privilégie la poursuite de l'exploitation des énergies fossiles, en essayant d'en limiter les inconvénients, d'une part, grâce à l'amélioration des techniques de dépollution (comme la séquestration du CO, ou l'amélioration des centrales à charbon) et, d'autre part, grâce à une géopolitique impériale, destinée à contrôler « à la source » l'approvisionnement et les prix.
Une deuxième approche, plus « technologique », parie sur la mise au point d'énergies de substitution capables d'entrer en compétition avec les énergies fossiles : les partisans du nucléaire comme ceux du « renouvelable » ou de l'hydrogène suivent le même schéma. Une troisième approche, que l'on pourrait qualifier de politique, vise à influencer les comportements des agents économiques de façon à limiter la croissance de leur consommation énergétique et à modifier sa structure, que ce soit par une politique d'incitation et de sensibilisation ou par des mécanismes de marché. Ces approches sont bien sûr mêlées dans la plupart des stratégies proposées, mais c'est leur dosage qui fait l'objet de débats entre experts au sein de l'opinion publique.
Antoine Reverchon
Le Monde Economie
(17 février 2004)
La maîtrise de la consommation
un impératif catégorique
IL EST POSSIBLE DE COUVRIR LES MÊMES BESOINS EN ÉTANT BEAUCOUP PLUS SOBRE
Et si les économies d'énergies constituaient la première ressource énergétique de la planète? C'est le point de vue, paradoxal, affiché par .une association d'énergéticiens, Négawatt, pour qui « les gisements d'économie d'énergie représentent à eux seuls plus de la moitié de la consommation mondiale ». Cette analyse surprenante s'explique, 'selon Benjamin Dessus, président de l'association Global Chance, par la différence entre les scénarios extrêmes de consommation à l'horizon 2050:
« Dans la fourchette des scénarios analysés par l'IIASA, un institut spé-
cialisé basé en Autriche, explique-t-il, on observe une différence d'un facteur deux entre les énergivores et les économes. » C'est dire que l'économie d'énergie constitue un paramètre essentiel des politiques
énergétiques.
Un fait reconnu par le gouverne- ment français, dont le Livre blanc sur les énergies publié en novembre 2003 affirme que « la politique de l'énergie doit d'abord s'appuyer sur la relance d'une véritable politique de maîtrise et d'efficacité énergétiques». C'est que l'énergie qu'on ne consomme pas présente de multiples avantages ; elle ne pollue pas ni gaz à effet de serre, ni déchets radioactifs -, elle ne dépend pas de pays étrangers et turbulents, elle coûte peu cher. Et, bien sûr, elle assure la satisfaction des mêmes besoins.
Economiser l'énergie suppose cependant une démarche déterminée qui, jusqu'à présent, n'a été adoptée que par l'industrie. Mais dans tous les pays développés, l'explosion du transport routier et l'accroissement du parc. d'équipements électriques contrebalancent largement les efforts industriels. La
France voit ainsi sa consommation d'énergie augmenter régulièrement :
+ 2,3 % entre 2001 et 2002 et l'électricité fait encore pire (3,9 % en 2003, selon R7E, Réseau de transport d'électricité). L'Union européenne ne fait guère mieux «Aucun secteur économique européen n'a réussi à découpler suffisamment son développement économique de sa consommation d'énergie pour parvenir à réduire celle-ci » déplore l'Agence européenne de l'environnement.
Pour inverser la tendance, il faudrait des politiques beaucoup plus actives. C'est dans ce but qu'a été créée en septembre 2001 l'association Négawatt, rassemblant des ingénieurs et des énergéticiens. Le terme négawatt, comme «watt économisés », dérive bien sûr de l'unité énergétique mégawatt, et.
A été popularisé à partir de 1990 par l'Américain Amory Lovins.
« La démarche de Négawatt passe d'abord par la recherche de la sobriê té, indique Olivier Sidier, un de membres de l'association. Cela passe par un repositionnement de chacun : s'interroger sur l'usage d'un 4 x 4, d'un voyage au bout du monde de lumières qu'on laisse allumées.
Ensuite, la recherche de l'efficacité technique : assurer les mêmes besoin avec une consommation moindre. »
L'économie d'énergie passe d'abord par une mise en évidence de l'importance des gaspillages: par exemple, un micro-ordinateur a une puissance d'environ 140 watts ; si dans une entreprise, on le laisse allumé en permanence, il va consommer 1 225 kilowattheures ; s'il n'est allumé que pendant le temps de travail environ 225 jours multipliés par sept heures, il ne consommera que 220 kilowat-theures. La différence est impressionnante : un mégawattheure.
Ce type d'affichage des consommations est ainsi un instrument efficace pour orienter des consommateurs finalement soucieux d'écologie, dès lors qu'ils sont informés : «L'étiquetage des consommations électriques des réfrigérateurs et congélateurs a eu un excellent résultat, dit Olivier Sidier : (7 a complète- ment transformé le parc, et maintenant 83%,i des appareils vendus appartiennent aux deux catégories les moins L'energivores. »
Négawatt a listé une vingtaine de mesures permettant assez rapidement de limiter la consommation énergétique dans un pays comme la France. La première porte sur l'isolation thermique de l'habitat ancien, « qui permettrait le gain' énergétique le plus massif», selon M. Sidier. Cette mesure est d'ailleurs déjà adoptée en Allemagne et en Grande-Bretagne.
Le transport est un autre secteur où la maîtrise de l'énergie est un
continent encore largement vierge. Un gros travail est à faire sur les véhicules eux-mêmes : les moteurs sont encore loin de l'optimum, et la climatisation est un gouffre énergétique : « En circulation urbaine, elle entraîne une augmentation de la consommation de 30 % sur un véhicule à essence », dit Anne Rialhe, autre expert de Négawatt. Mais c'est plus globalement sur la mobilité qu'il faut agir : « On ne peut espérer réduire les déplacements automobiles que s'il y a une offre de déplacement alternative, et que si l'espace urbain est structuré différemment », poursuit Anne Rialhe.
On sait donc assez bien ce qu'il faut faire. Il reste à choisir de le faire - ce qui est une autre problème : « En France, le gouvernement tient un discours sur ce sujet, juge Benjamin Dessus, mais n'a pas de réelle politique. On n'a pas encore compris chez nous, à la différence de l'Allema-gne, que la maîtrise de l'énergie est une chance pour notre économie, par les gains d'efficacité qu'elle apporte et par l'apprentissage de techniques que l'on peut ensuite exporter. »
Hervé Kempf
Le Monde Economie (17 février 2004)